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Fred Thomas : la légende oubliée du Canada

Anciens

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23/2/2021

Je me considère comme un passionné de sport, le genre de personnes qui passent des heures à regarder, lire, écrire et débattre à propos d’une multitude d’athlètes et de sujets sur le sport depuis des années.  

Que ce soit parce qu’au milieu des années 80, je pouvais nommer 98% des joueurs en NBA, le fait j’ai écrit ma thèse sur l’impact social des deux premiers champions de boxe poids lourd Afro-Américains ou qu’une fois j’ai surpris le pauvre Mike Smrek, membre du Temple de la Renommée du Basketball Canadien 2019, en allant le voir pour lui dire bonjour au Centre Eaton de Toronto (à une époque où le hockey était le sport roi dans ce pays et que les Finales NBA étaient il y a quelques années encore enregistrées) — certains auraient pu dire que j’étais un intello du sport. C’est un badge que je porte avec honneur.  

Cela dit, il arrive parfois qu’on tombe sur un fait si extraordinaire, si incroyable, que cela remet en question ses connaissances en sport, et on se demande comment l’histoire en question n’a jamais été entendue par tous les enfants du pays.   

L’histoire de Fred Thomas, le Bo Jackson du Canada (avec plus de sports) fait partie de cette histoire.

Il y a quelques mois, je suis tombé sur une courte biographie de Fred Thomas au Temple de la Renommée du Basketball Canadien (TRBC), célébrant l’intronisation de Fred à la classe de 1995. Bien qu’elle fût brève et courte au niveau des détails, son histoire m’avait paru intéressante — il a été élu deuxième meilleur joueur canadien de basketball de la première moitié du 20ème siècle après Norm Baker (TRBC 1979), il était écrit que Fred avait aussi joué pour les Argonauts de Toronto et les Harlem Globetrotters. Un athlète pratiquant deux sports — ça a attisé ma curiosité. Je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais entendu parler de lui et j’ai écrit le nom “Fred Thomas” pour des futures recherches tard dans la nuit, mais je ne m’attendais pas à l’histoire incroyable que révèleraient mes recherches.

Environ un mois plus tard, j’ai enfin trouvé le temps d’enquêter sur la vie de Fred Thomas. Et cela n’a pas pris beaucoup de temps — un des premiers résultats était l’excellent article TVO rédigé par Sam Riches et qui avait pour titre “The Greatest Canadian Athlete You’ve Never Heard Of” (« le plus grand athlète canadien dont vous n’avez jamais entendu parler, un article qui a donné un mini regain d’intérêt pour une super étoile canadienne de toute évidence oubliée.  

Les accomplissements de Fred ont bondi de la page (“sauté” ne lui ferait pas justice) — une des plus grandes étoiles de basketball au Canada, Fred avait aussi joué au baseball dans le système agricole de l’équipe de baseball de Cleveland, et brièvement dans la Ligue canadienne de Football (LCF). Une étoile dans trois sports dans une période de racisme institutionnel dans le sport et peu d’opportunités pour les athlètes noirs. Chose incroyable — mais ça ne s’arrêtait pas là.   

Le paragraphe suivant de Riches était surprenant, considérant que c’était la première fois que j’entendais l’histoire de Thomas. En 1994, Fred était l’un des deux membres internationaux du Temple de la Renommée des Afro-Américains dans le Sport. Fred, un athlète canadien de toute évidence sous-estimé et oublié (en dehors de Windsor) et un autre homme, un athlète “tellement aimé dans son pays” a écrit Riches, qu’il avait été déclaré “trésor national”. Vous avez peut-être déjà entendu parler de l’athlète célébré avec Fred ce jour-là, le footballeur brésilien Pele. L’un des deux était aimé et célébré partout dans le monde, une légende vivante, tandis que l’autre était oublié dans son propre pays et dont l’intronisation au Temple Sportif de Windsor et au Temple de la Renommée du Basketball Canadien a malheureusement eu lieu après sa mort. Pas le moment le plus fier pour le Canada.

(Avec l’autorisation de l’Université de Windsor)

L’auteur William Humber a fait remarquer que “ce sont les barrières raciales qui ont empêché Thomas de devenir une étoile nationale”, et cela a malheureusement contribué à garder son histoire de côté, et non dans les livres de l’histoire du sport canadien. Quel dommage, parce que l’histoire de Fred Thomas mérite d’être sous le feu des projecteurs et Thomas mérite d’être célébré pour ses accomplissements.

Thomas a étudié à Assumption College (aujourd’hui l’Université de Windsor) après la deuxième guerre mondiale, où il a dû faire face aux préjudices et aux stéréotypes dans les forces armées pour devenir un des premiers Canadiens noirs à obtenir son insigne de pilote militaire — une des nombreuses barrières raciales que le calme Thomas a aidé à casser pendant sa vie remarquable. Après la guerre, il a joué pendant des années pour l’entraîneur canadien légendaire Stanley “Red” Nantais (TDRBC 2001). Nantais, qui a fait partie de l’équipe canadienne ayant remporté l’argent lors des Jeux olympiques de 1936 (TDRBC 1981) et qui a entraîné les deux premiers Canadiens à jouer en NBA (plus d’informations sur ça dans la suite de l’article), disait de Thomas “qu’il était aussi bon que les autres au Canada”. Thomas a fini sa carrière universitaire avec plus de 2 000 points, le troisième plus grand nombre de points inscrits dans le sport universitaire nord-américain au moment de l’obtention de son diplôme. Soixante-dix ans plus tard, Fred Thomas est toujours le meilleur marqueur de Windsor.

Le sommet de la carrière universitaire impressionnante de Thomas était la victoire sur le fil d’Assumption sur le score de 49 à 45 contre la meilleure équipe de basketball de cette époque — les Harlem Globetrotters. Il peut être difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais les Globetrotters des années 40 avaient l’habitude de battre les meilleures équipes professionnelles et universitaires. Pour donner un peu de perspective, il faut noter que quelques années plus tard, les Globetrotters avaient battu les Lakers de Minneapolis, les champions en titre, lors de deux matches de suite devant le plus grand nombre de spectateurs de l’histoire du basketball (à l’époque).

Les Lakers étaient menés par George Mikan, centre géant et future MVP de la ligue, qui a remporté plusieurs titres de meilleur marqueur et qui fait partie du Temple de la Renommée du Basketball. Mikan a été élu par le NBA dans le top 50 des joueurs des 50 premières années de la ligue et une statue a été érigée en son honneur devant la salle des Timberwolves de Minnesota. Pour l’auteur Eric Nasbaum, les victoires des Globetrotters face aux Lakers ont changé le basketball à jamais et cela a été un facteur déterminant à l’intégration de la NBA qui s’en est suivie. L’article de Nasbaum explique également comment les Globetrotters ont réussi à utiliser une défense étouffante et une défense à deux pour contenir le MVP et future légende NBA Mikan. Quelques années plus tôt, les Globetrotters avaient employé la même stratégie face à Assumption — mais ils n’avaient pas réussi à arrêter Fred Thomas.

(Avec l’autorisation des Harlem Globetrotters)

Les Trotters ont tiré leurs propres conclusions et ont approché Thomas pour faire un essai, et c’est à la suite de cela que Fred a passé plusieurs saisons à jouer pour eux ainsi que leurs clubs affiliés. Malgré ses exploits considérables et son talent évident, la NBA ne l’a jamais appelé. Deux de ses coéquipiers à l’Université de Windsor — qui, même s’ils étaient talentueux n’avaient pas connu la même réussite universitaire que Thomas (après tout, cette période du basketball à Windsor était connue localement sous le nom d’ère « Thomastique ») — Hank Biasatti (TDRBC 2001) et Gino Sorvan (TDRBC 2002) sont devenus les deux premiers Canadiens à avoir joué en NBA, et les deux ont joué brièvement pour les Huskies de Toronto. Plusieurs années plus tard en 1950, plusieurs joueurs ont réussi à franchir la barrière de la couleur pour jouer en NBA, dont l’ancien joueur des Globetrotters Nathanial Clifton. S’étant vu refuser l’opportunité de jouer au sein de la ligue à cause des politiques discriminatoires et du système de quota racial qui a limité l’intégration, Fred Thomas aurait pu être la première super étoile canadienne de la NBA. Malheureusement, on ne le saura jamais.

Rien que le chapitre basket de l’histoire de Fred Thomas aurait dû le rendre célèbre parmi les partisans canadiens de sport, mais les chapitres supplémentaires de sa carrière sportive rendent son obscurité relative encore plus difficile à comprendre, une analyse triste sur le manque d’attention de la société canadienne.  

Tous les enfants qui ont l’âge d’aller à l’école et qui aiment le sport connaissent le nom de Jackie Robinson, le pionnier qui a passé la barrière de la couleur dans le baseball, une prouesse immortalisée dans les films et mis à l’honneur légitimement tous les ans.  Ce qui est moins connu, c’est que — selon la Société de Recherche du Baseball Américain — le premier Canadien noir à qui on a proposé un contrat au sein de la major ligue baseball et le premier à avoir passé la barrière de la couleur en ligue mineure A-Ball n’était autre que Fred Thomas. Alors que Cleveland lui avait offert un contrat, Thomas a joué dans le système agricole ainsi que pour d’autres équipes de la ligue noire de l’époque, jouant avec et face à des légendes du baseball telles que Satchel Paige et Cool Papa Bell. Lorsqu’il est retourné au Canada, Thomas a connu un succès énorme du point de vue individuel et collectif dans la « Intercounty League » d’Ontario, frappant à .383 durant une saison. La réussite d’équipe et personnelle semblait suivre Fred Thomas partout où ses talents le menaient.

Et si ses exploits en basketball et en baseball n’étaient toujours pas suffisants, Fred Thomas était aussi le pionnier dans l’intégration de la Ligue Canadienne de Football, devenant ainsi le deuxième joueur noir et le premier Canadien noir à jouer pour les Argonauts de Toronto (presque 75 ans après la création de l’équipe). Malheureusement, sa carrière en LCF a été arrêtée à cause de blessures et Thomas n’a pas eu la chance de laisser son empreinte sur la LCF. Tout comme la victoire contre les Globetrotters, l’exploit d’avoir fait partie d’une équipe de LCF est encore plus remarquable qu’on peut le penser de nos jours, puisque les équipes de LCF de l’époque attiraient les meilleurs talents américains universitaires et professionnels grâce à des salaires compétitifs ou même plus hauts (ce que peut paraître inconcevable pour les partisans de sport d’aujourd’hui).    

Pionnier dans plusieurs sports, les succès et les accomplissements de Fred Thomas devraient être connus et célébrés par tous les partisans canadiens de sport, et devraient être racontés dans des articles, des documentaires ou bien même des livres pour enfants. Malheureusement, peut-être parce qu’il était encore victime du racisme qui l’a rendu en majeur partie invisible pendant sa vie en dehors de Windsor, Thomas n’est ni membre du Temple de la Renommée du Sport Canadien, ni membre du Temple de la Renommée du Sport en Ontario (dont les membres honorés, aussi surprenant qu’il le paraisse, incluent un cheval, mais pas Fred Thomas). Heureusement, Fred a été introduit au Temple de la Renommée du Basketball Canadien en 1995.

Fred, un homme humble, a été entraîneur et enseignant pendant plus de vingt ans, inspirant plusieurs générations d’enfants et d’athlètes, et traitait tout le monde avec le même respect qu’on ne lui avait souvent pas donné. Sa ville natale de Windsor a fêté ses accomplissements au début des années 1980, et plus de 400 personnes étaient venues pour honorer un athlète, un citoyen, un enseignant et un ami d’exception.  

(Avec l’autorisation du Département des Archives de l’Université de Windsor, Tony Techko Collection)

Comme cela a été documenté dans le fabuleux documentaire court de TSN intitulé “Fabuleux Freddy”, Thomas a accepté cet honneur avec humilité, admettant qu’il était très chanceux que tant de personnes aient assisté à la cérémonie pour le célébrer. Quelques mois plus tard, Fred Thomas était décédé.

Fred Thomas est peut-être le secret le mieux gardé du sport canadien, “Le plus grand athlète canadien” comme l’a écrit Sam Riches “dont on n’a jamais entendu parler”.  

Un athlète multisport hors norme, qui a dû faire face au racisme pour défendre son pays en tant que pilote militaire, un homme qui a franchi de nombreuses barrières raciales avec une détermination calme et un rôle modèle aimé de tous pour les enfants auxquels il a dédié les dernières décennies de sa vie en tant qu’entraîneur et enseignant. Une vie bien vécue sans aucun doute, qui a fait des contributions importantes, perdues dans l’ombre de l’indifférence sociétale et du racisme.

C’est notre perte à nous tous, pas celle de Fred.

La sienne est une histoire qui mérite d’être racontée encore et encore, une histoire qui mérite d’être célébrée et d’être applaudie. Parlez à un ami de la vie remarquable de Fred Thomas. Faites ça et parlez-en à d’autres. Certaines histoires et certaines vies méritent d'être mises en avant.

L’histoire de Fred Thomas, membre de la classe de 1995 du Temple de la Renommée du Basketball Canadien, mérite certainement d’être au centre. On ne peut pas changer le passé qui a caché sa mémoire, mais ce n’est pas une excuse pour ne pas essayer de corriger cette erreur dans le présent.

Quand le Canada parle de ses meilleurs athlètes, Fred Thomas doit être une partie importante de la conversation.

Tim Hutzul est le Vice-Président Principal, Conseiller Général & Secrétaire de Shawcor Ltd. et il est aussi Secrétaire Général et Conseiller Juridique bénévole de Canada Basketball.